Inodore, incolore et… gratuite? | Écofiscalité

Inodore, incolore et… gratuite?

Image of glass of water feature image of Ecofiscal blog The glass is half-full, but nobody wants to pay for it
L'eau

À l’occasion de la Semaine de l’eau, la Banque royale du Canada publiait dans le cadre de son projet Eau Bleue son rapport annuel sur les attitudes à l’égard de l’eau au pays. L’enquête confirme que les Canadiens attachent une grande valeur à leur eau et qu’ils souhaitent voir des politiques qui favorisent sa gestion durable. Mais l’enquête révèle aussi que la très grande majorité d’entre eux n’ont pas envie de payer pour l’eau potable et les réseaux d’égout. Ils tiennent à ce qu’ils ont, mais ils ne sont pas prêts à y mettre le prix.

L’univers dans une goutte d’eau

Dans l’éclairage précieux qu’elle jette sur les attitudes des Canadiens, l’étude de la RBC révèle que ceux-ci entretiennent avec l’eau un rapport complexe. La majorité la voit comme une dimension essentielle de l’économie canadienne. Presque tous croient que l’accès à l’eau est un droit humain, et plus de la moitié sont convaincus qu’elle constitue un élément central de leur identité nationale.

L’enquête montre également que les Canadiens considèrent que les politiques gouvernementales doivent jouer un rôle important dans la protection et la gestion des ressources hydrologiques. L’eau potable devrait selon eux figurer en tête de liste du financement public, juste après les soins de santé (les égouts et le traitement des eaux arrivent au quatrième rang). Et presque la moitié des personnes interrogées estiment que les gouvernements devraient serrer la vis aux industries et aux municipalités dans leur utilisation de l’eau.

Pourtant, avec autant de force qu’ils célèbrent leur eau pure et qu’ils s’attendent à des services à la fine pointe, les Canadiens renâclent à l’idée de payer toute la facture pour protéger, traiter et acheminer l’eau. Seuls 20 % des répondants estiment que les ménages devraient payer la totalité de la note de la gestion des eaux (46 % les suivent en partie). Un maigre 9 % croit que les gens devraient payer plus.

Rien de gratuit, pas même l’eau

Il y a donc un écart très net entre l’importance qu’on accorde à l’eau et le prix qu’on est prêt à payer pour elle, et ce, même si l’enquête de la RBC indique que les Canadiens sont conscients que les infrastructures coûtent cher et sont lourdes à gérer.

Cela signifie apparemment qu’ils veulent que leur système de distribution d’eau soit entièrement subventionné. Et de fait, c’est exactement ainsi que les choses se passent depuis toujours dans les municipalités canadiennes, tant pour la filtration et la distribution de l’eau captée que pour le traitement des eaux usées. Les citoyens ont toujours payé moins pour l’eau potable que ce qu’elle coûte en réalité. (Seules quelques municipalités ont commencé récemment à pratiquer des tarifs qui s’approchent du coût total du service.)

Les résultats de cette approche généralisée ne sont pas reluisants. Faire payer pour l’eau moins que ce qu’elle coûte signifie que le poste budgétaire de l’eau est sous-financé de façon chronique dans les municipalités, avec déficits d’infrastructures à la clé (voir la figure 1). Ces déficits compromettent la viabilité économique et environnementale des réseaux de distribution. Ils laissent peu de ressources pour la maintenance et la mise à niveau des infrastructures. Et les municipalités ont de la difficulté à suivre les progrès techniques, la croissance de la population et l’augmentation du nombre d’événements météorologiques extrêmes. Ainsi, au début de 2015, 1 838 avis sur la qualité de l’eau potable étaient en vigueur au Canada, dont un bon nombre à cause de problèmes d’infrastructures.

Figure 1. Revenus et dépenses des services municipaux des eaux au Canada (1988-2007)

Ce qu’il faut retenir ici : ce n’est pas parce que le coût total de l’approvisionnement en eau ne se reflète pas sur notre facture d’eau ou notre compte de taxes municipales que ce coût cesse d’exister. Les municipalités sont forcées de compenser en pigeant dans les revenus de taxes foncières ou en empruntant. Ou alors, elles se mettent à négliger les infrastructures, avec les risques et les coûts supplémentaires que cela comporte : une gestion déficiente des bassins versants, de l’eau contaminée…

L’eau à la bouche, les paroles au vent

L’eau potable au Canada est parmi les moins chères du monde. Ce n’est pas parce qu’elle est moins dispendieuse. Les réseaux de distribution et d’égout coûtent cher à construire, à entretenir et à exploiter. Ils constituent de fait l’actif le plus important des municipalités canadiennes : environ 362 milliards de dollars au total, soit 18 % du PIB. Le réseau de conduites d’eau de la Ville de Toronto, par exemple, mesure quelque 6 000 kilomètres – à peu près la distance entre la capitale de Terre-Neuve et celle de la Colombie-Britannique.

Si l’eau est si importante, pourquoi ne sommes-nous pas disposés à en payer le prix? Par comparaison avec les autres biens essentiels (l’électricité, le vêtement, la nourriture, etc.), l’eau est vraiment bon marché. En moyenne, les Canadiens paient un ou deux dollars pour 1 000 litres d’eau potable. Difficile de comprendre, alors, pourquoi les gens refusent de payer un peu plus pour maintenir leurs réseaux d’approvisionnement en meilleur état.

Payer pour ce qu’on achète

Adopter un modèle d’utilisateur-payeur, où le coût total du service est inclus dans notre facture d’eau ou notre compte de taxes, paraîtrait sensé pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cela procurerait aux services municipaux des eaux les revenus dont ils ont besoin pour maintenir les réseaux en bon état. Cela leur donnerait aussi la stabilité nécessaire pour prendre des décisions de long terme. Leurs équipements peuvent demeurer enterrés pendant un siècle; il est donc crucial de faire les bons choix, particulièrement au vu des défis que posent les changements climatiques.

Ensuite, le principe d’utilisateur-payeur améliorerait notre bilan environnemental. Facturer l’eau plus cher envoie un signal clair : gaspillez moins. Cela atténue la pression exercée sur les écosystèmes naturels qui supportent les réseaux municipaux. Cela pourrait même réduire les coûts de fonctionnement et les dépenses d’investissement.

Les redevances d’utilisation soulèvent bien sûr toute une série de questions. De combien faut-il majorer les tarifs pour couvrir tous les coûts? Jusqu’à quel point les gens réduiront leur consommation d’eau si son prix augmente? Comment cette augmentation affectera-t-elle les ménages à faible revenu et la compétitivité des entreprises?

La Commission de l’écofiscalité se penche actuellement sur ces questions délicates. L’enquête de la Banque royale a mis en lumière la complexité de notre rapport à l’eau et nous invite à tenir un débat plus large sur notre façon de payer pour nos réseaux d’approvisionnement.  Nous reviendrons sur la question : payer l’eau ce qu’elle coûte par des redevances d’utilisation municipales pourrait améliorer aussi bien nos résultats économiques que notre bilan environnemental.

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